
Nuage de tags généré sur l'article "Crise financière" sur Wikipédia
Irène Kaufer écrit un excellent article sur l’importance de problématiser le vocabulaire de la crise économique, autrement dit de refuser le diktat des termes communément employés – et qui pourtant sont lourds d’implications, de significations, de partis-pris.
Dans une chronique de Libération, Pierre Marcelle écrit : « De « la crise » et tout ce qu’elle recouvre, on devrait cesser de gloser avec les mots de l’adversaire (marchés, taux d’intérêts, croissance, déficits publics, inflation, déflation, etc.) qui, la désincarnant, la réduisent à une inéluctable abstraction ; à une expertise » (1).
D’abord, la « compétitivité » (…).
Autre exemple, le « non marchand » (…).
Une intervention salutaire que je complémente de la réflexion suivante:
Excellent, excellent! Très stimulant.
C’est vrai qu’on porte rarement assez d’importance à la signification des mots et à leur portée. Je pense au terme de « gouvernance », aussi, qu’on rabâche à tue-tête dans tous les domaines de recherche, de l’économie à la science politique… Personne n’a la moindre idée d’où ce terme provient, de ce qu’il veut dire (controverses infinies) et surtout de son profond ancrage idéologique. Beaucoup d’oripeaux dont il faut se débarrasser avant de faire usage du terme…
Autre exemple: le Ravel. Le réseau des voies lentes. Dans une société du tout-à-la-vitesse, on ne saurait mieux qualifier ces rares spaces alloués à la mobilité « inutile », lente car elle n’est pas rapide… Piétons, cyclistes, autant dire le réseau de « voies boulet », des voies de cul-de-sac productiviste!
Je lisais un article annonçant le passage de témoin du ténor du FN Français, Le Pen, sur le site du Monde. Sans y prêter plus attention que cela, quelque chose m’a fait tiquer. J’ai continué ma revue de presse machinalement, sans plus y penser et, soudain, je suis tombé sur le site de La Libre, qui traitait du même sujet.
J’ai alors réalisé ce qui m’avait dérangé plus tôt, ou interpellé, disons. Sur le site du Monde, une sympathique photo de famille montre un Le Pen souriant, entouré de sa fille et de son concurrent potentiel à la tête du FN. Par contraste, La Libre présente une photo de Le Pen vociférant, éructant, et la figure rigide, stalinienne.
En général, me semble-t-il, c’est ce second type de représentation qui domine très essentiellement l’imaginaire collectif, s’agissant de Le Pen. Comme quoi, le poids des images… Il faut toujours se méfier des photos sélectionnées qui accompagnent un article; tout autant que le texte, mais plus insidieusement, elles font passer un message.


Mettons en lumière deux cas similaires et, pourtant, fondamentalement différent, portant sur la mise à l’écran d’affaires judiciaires qui ont défrayé la chronique.

En France, un film sera réalisé sur l’affaire d’Outreau (voir ici). Scandale judiciaire comme on n’en fait plus, sur fond d’histoires de pédophilie, ce procès se sera égrené au long d’une saga rocambolesque, aux propriétés destructrices aussi bien pour l’appareil judiciaire que pour l’idée de la démocratie et de l’État de droit qu’il incarne. Ce film aura pour base le témoignage d’une victime d’erreurs de procédure lourdes, qui persisteront longtemps. Intitulé « Présumé coupable », il abordera la question de la présomption d’innocence, un droit fondamental de toute justice digne de ce nom. Ce droit est actuellement mis à mal de toute part, à cause notamment de la pression médiatique, mais également par des voies détournées, plus insidieuses, telles que l’explosion du nombre de gardes à vue en France (1). L’écueil, on le pressent, consiste à se vautrer dans un fait divers hors-du-commun, très choquant, et de se complaire à raconter les misères des victimes, sur un de pitié dégoulinante.
Or, en Belgique, la Ministre de la culture de la Communauté française, Fadila Laanan, se propose – à son corps défendant (2) – de financer un projet de long-métrage portant sur l’ »affaire Lhermitte ». Le problème est le suivant: ladite affaire, aussi tragique et choquante soit-elle, n’est qu’un acte isolé, accompli par une personne souffrant de problèmes psychiatriques graves et manifestes. C’est un fait divers – indépendamment, je le répète, de sa gravité extrême. L’alternative, pour le cinéaste Joachim Lafosse, me semble donc limpide.
Tout d’abord, il peut traiter ce sujet pour ce qu’il est, c’est-à-dire un simple fait divers. Il choque le spectateur, provoque une émotion, étale les troubles de Mme Lhermitte au grand jour. L’intérêt pour la société d’un tel film serait nul, et il ne pourrait susciter qu’une sensation de choc, aussi morbide que malsaine. Osons donc croire qu’il optera pour l’autre option, qui consiste à élargir le propos du film, à embrasser l’idée que cette affaire de meurtre sordide est en réalité un fait de société, qui nous concerne tout un chacun; que l’on peut sortir grandi d’une réflexion sur cette atrocité. La case inévitable, dans ce cas, le point de passage obligé, c’est l’explication des troubles psychiatriques de Mme Lhermitte. Forcément, il faudra alors sortir la grosse louche, nous montrer la pression invivable qu’elle subissait, son enfance malheureuse dans un contexte sans doute dramatique, la fermeture de toutes les pistes devant cette dame désemparée, de toutes les opportunités, le désespoir sombre qui l’a conduit à commettre l’irréparable.
J’ai beau réfléchir, je ne vois pas comment une interprétation convaincante de ce cas psychiatrique lourd, extrême, de nature exceptionnelle, pourra être donnée. Relier ce crime à une société éprouvante, écrasante ou excluante, c’est postuler la généralité de ce cas de figure particulier, c’est assumer que d’autres bourreaux potentiels sont « fabriqués » par notre mode de vivre-ensemble. C’est adopter une posture forcément paternalisante et déterministe, dans lequel l’individu est si contraint par les structures sociales qui l’environnent qu’il ne considère plus d’autre issue que d’assassiner, purement et simplement, toute sa progéniture. Cette interprétation me semble difficile à éviter et, pourtant, inacceptable.
Voilà deux mises à l’écran de deux affaires judiciaires différentes qui, sous les apparences, conduiront à deux projets cinématographiques distincts. À titre personnel, je tiens à objecter fermement quant à l’octroi de deniers publics pour la réalisation du film sur l’affaire Lhermitte. Selon moi, le sujet dont il traite relève du plus strict fait divers et ne se prête en aucun cas à un film à portée sociétale.
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(1) Qui, quoique légitimes au regard de la présomption d’innocence, se sont muées en une forme de sanction per se: c’est le recours systématique à l’incarcération temporaire à des fins d’instruction qui est ici mis en cause, lorsque ces instructions n’aboutissent pas, ne sont pas conduites ou concernent des délits mineurs.
(2) La Ministre déclarait à la RTBF, lors de l’émission Intermédias, se contenter de suivre l’avis de la Commission chargée de statuer sur les projets de films, tout en trouvant le projet dont question ici « prématuré »; elle dit notamment comprendre l’opposition du père survivant de la famille.
Périscope
enregistre, ce week-end, un formidable afflux de visiteurs qui recherchent des informations sur le thème : « Daerden franc maçon ». Bien que j’ignore le motif de cet intérêt soudain, je voudrais dire que je le trouve non-fondé.
La franc maçonnerie a toujours attisé les fantasmes, les craintes, les jalousies, les haines ou les mépris de tous genres. Il réside, derrière ce paravent quelque peu mystérieux, une aura mystique qui a pour vertu de fasciner les foules. Pourtant, comme le débat consécutif à un article publié sur Périscope l’avait montré il y a deux ans, presque jour pour jour, ces passions me semblent aujourd’hui exagérées, si pas injustifiées.
On sait peu de choses, finalement, sur le Grand Orient de Belgique et les loges apparentées. Il s’agit de sociétés sélectives qui agissent dans une relative discrétion et qui promeuvent un idéal inspiré des Lumières. Au-delà, ce ne sont rapidement plus que vaines supputations et écrans de fumée. Des listes de franc-maçons avaient été publiées sur Wikipédia, in illo tempore. Outre la provenance douteuse de ces listes, les sources sur lesquelles elles s’appuyaient sont discutables. De telles listes constituent en outre une entorse au droit à la vie privée (même si certaines personnalités l’assument publiquement).
Alors, Michel Daerden est-il franc-maçon?
Franchement, là n’est pas la question. Quand bien même il le serait, où est le problème? Les liens de solidarité et de réciprocité qui unissent les membres de la franc-maçonnerie sont sans doute de même nature que dans d’autres mouvements ou sociétés philosophiques ou spirituelles. Ce qui importe sont les faits, ceux qui sont avérés de manière indiscutable et qui posent de vrais problèmes de société. À ce titre, les intérêts politiques et financiers du Ministre Daerden Sr et de l’actionnaire Daerden Jr sont plus que litigieux. Eux seuls méritent de déchaîner les passions et une saine curiosité investigatrice.
Michel Daerden est populaire pour ses incartades à l’étiquette politique.
Récemment, il faisait parler de lui pour une allocution remarquée, dans un néerlandais flou et hilare, dans les Ors du Sénat de Belgique.
Le lendemain, hasard des hasards, les activités de révisorat faisaient parler d’elles sur un plan judiciaire, et l’information était presque totalement éclipsée par sa « prestation » de la veille. Difficile de ne pas croire en une théorie de l’écran de fumée, Daerden cherchant, en fin stratège sans doute, à attirer l’attention sur sa personne pour mieux la distraire de ses activités contestées. Une séduisante théorie de l’écran de fumée, en somme.
On est sans doute pas au bout de nos surprises sur ce dossier.
Soutenu par son président de parti, Élio di Rupo, Daerden père et fils reviennent à la une avec deux informations. D’une part, le caractère douteux de ces activités avait été porté à la connaissance des intéressés par des académiciens, dès 2007. D’autre part, le ministre des affaires intérieures et coreligionnaire des personnes précitées au sein du PS, Paul Furlan, surfe sur la problématique en annonçant, de manière très étonnante, des « surprises » lors de son audition au Parlement, prévue demain. Il annonce un examen du dossier « sans concession ».
Bref, la personnalité exubérante de Michel Daerden et ses succès médiatiques à répétition expliquent peut-être l’étrange déroulement de cette affaire. Les journaux, si prompts à dénoncer l’affairisme, préfèrent donner dans le panneau d’un écran de fumée à peine voilé. Si le président de parti agit de manière prévisible, en soutenant Michel Daerden, son comportement est aussitôt dénoncé et, d’un autre côté, le ministre wallon des affaires intérieures fait une sortie pour le moins intriguante.
Décidément, les rebondissements s’annoncent nombreux. Espérons qu’ils conduisent à sceller une fois pour toutes le destin politique tortueux d’un ministre dont les pitreries n’ont jamais pu dissimuler les fumeuses activités…
On l’aura attendu longtemps, plus longtemps encore que le Beaujolais, notre Leterme nouveau. Rappelez-vous; c’était en 2007 et le triomphe politique avait tourné à la gabegie pour un Premier ministre éphémère, peu aidé, il faut le reconnaître, par une presse francophone assassine.
Aujourd’hui, Leterme a obtenu une seconde chance, très largement soutenue par l’ensemble des partis au gouvernement, pour les raisons que l’on sait. Du coup, tout le monde s’est perdu en conjectures: allions-nous enfin avoir la chance de faire la connaissance avec l’Homme Nouveau? Du côté des partenaires gouvernementaux, l’écho était unanime: Leterme était un homme responsable qui avait certainement appris de ses erreurs passées.
Ils avaient raison, les bougres, et plutôt deux fois qu’une!
La mine cajoleuse, Leterme fait sa rentrée fracassante sur tous les médias francophones, débordant d’onctuosité et d’amabilité envers les francophones – qui sont très susceptibles. Je plaisante bien sûr; à sa manière plutôt protestante rigoriste, notre Premier fait toutefois de très importantes déclarations d’ouverture au regard du débat institutionnel qui s’annonce. Dégel en perspective?
Tout d’abord, cher Vrebos à RTL, il donne une interprétation inédite du fameux arrêt de la Cour d’arbitrage qui concerne BHV; en substance, s’il faut résoudre le problème, dit-il, la solution peut prendre d’autres formes que la scission de l’arrondissement. Plus récemment encore, dans La Libre, il va carrément plus loin, en soutenant la formule d’un « fédéralisme de coopération ». Il faut bien se rendre compte qu’entre cette idée et celle d’un confédéralisme au sein d’un État-fédéral coquille vide, il y a beaucoup de marge!
Bref, le message est là sur le fond: le Premier a changé, Leterme veut vous aider. Il ne reste donc plus qu’à faire passer ce message sur la forme, maintenant. Car, pour le surplus, la communication est toujours un peu sèche. On a le sentiment que Leterme vient passer son message, rien que son message, et puis ferme la porte à toute maladresse ou à toute confusion en ne répondant plus aux questions.
Quand on lui demande comment restaurer la confiance de l’opinion envers le gouvernement, il répond un stéréotype, du style « c’est en travaillant à trouver des solutions aux problèmes des gens« . C’est encore plus frappant dans La Libre. J’ignore comment l’interview a été retranscrite, mais en matière institutionnelle, Leterme répond amplement et de manière circonstanciée à la première question, à la suite de quoi il ferme purement et simplement le robinet…
Bref, une communication un tantinet plus spontanée serait sans doute charmant. Mais il ne faut pas bouder son plaisir: Leterme a donné du fond et du coffre à son projet politique pour la Belgique. Félicitons-le d’avoir tiré des leçons du passé, de démontrer de l’ouverture et d’esquisser un projet politique pour la Belgique.
Je remarque un très net changement dans les termes introduits dans les moteurs de recherche, qui vous amènent, chère lectrice, cher lecteur, sur Périscope. Très nettement, la campagne électorale est au coeur des préoccupations.
Le grand gagnant est le terme « solution« . Solution à quoi? Solution finale? Mystère. La certitude, c’est que c’est indicateur du fait que nombre d’internautes aboutissant sur Périscope présument l’existence de problèmes. Et des problèmes, il n’en manque pas en Belgique…
La « pauvreté » est également au centre des préoccupations. C’est significatif : les recherches ne portent pas sur la « précarité », ni sur les « démunis », mais bien sur la pauvreté en tant que telle. Pas d’euphémismes sur les moteurs de recherches.
Une troisième question qui mobilise les foules sur Périscope est celle de l’ »islam« . Il est vrai que c’est une thématique à laquelle je suis sensible, pour y avoir consacré l’une ou l’autre étude, et il est tout aussi vrai que la question du port du voile fut centrale dans cette campagne électorale.
J’ai le très net sentiment que ces invectives viriles entre les deux partis dominants que sont le PS et le MR visent, tout comme en 2007 par ailleurs, à alimenter une surenchère médiatique qui tend à bipolariser « l’offre politique ». Lorsque les deux ténors, le bleu et le rouge, s’affrontent sur le ring, il ne reste que peu de place aux petits poucets que sont (qu’ont pu être) ECOLO et le CDH.
C’est une stratégie de monopolisation des espaces médiatiques sensée profiter aux partis impliqués dans la bagarre, le PS et le MR. Cela a d’ailleurs pas trop mal fonctionné en 2007. Cette fois, cependant, la crise politique et la crise économique sont passées par là… On a le sentiment que l’enjeu, aujourd’hui, est de s’enfouir sous terre, de fuir les médias plutôt que de chercher à y figurer (à tout prix, peu importe le message délivré…).
Les « plus petits partis », qui cherchaient à « exister » médiatiquement face à leurs rivaux en 2007, la jouent nettement plus profil bas cette fois-ci. ECOLO se positionne bien en tant que futur arbitre des résultats du scrutin, et le cdH continue certes de marteler qu’il est au centre-contrairement-à-tous-les-autres, mais globalement on sent que la stratégie est davantage de laisser MR et PS filer au naufrage en tandem.
La presse ne s’y trompe d’ailleurs pas : son étonnant manque de lucidité sur les stratégies de bipolarisation de Reynders et de Di Rupo, en 2007, a cédé la place à une incrédulité quant aux invectives de rigueur, ainsi qu’à une prise de conscience de cette stratégie faites d’omerta et d’exclusions à l’égard du grrrrand rival. En outre, tout cela est également dû à la percée verte qui ne fait plus guère de doutes, même si l’ampleur reste à déterminer. Quand le succès annoncé d’ECOLO permet à ceux-ci de jouer dans « la cour des grands », même modestement, cela ruine en creux un discours qui viserait à ne maintenir dans cette « cour des grands » que les seuls PS et MR.
Je suis étonné que l’axe de campagne principal défendu par les socialistes soit le changement. Ils ont fait de la rupture au modèle socio-économique dominant leur thème majeur pour les prochaines élections, suivant en cela la mode outre-Atlantique, voire même outre-Quiévrain. Ils dénoncent les dérives du modèle économique et financier qui a conduit à la crise.
Bien évidemment, cet argumentaire ne tient pas la route une seule seconde si l’on examine la composition des gouvernements régional, communautaire et fédéral successifs : le PS est une composante dominante de notre paysage politique depuis un bon bout de temps.
C’est certainement une analyse rudimentaire et une question tout aussi naïve : pourquoi les adversaires politiques ne mettent-ils pas cette contradiction en avant, et pourquoi le PS s’obstine-t-il à promettre un changement que, selon toute évidence, il peine à incarner?


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