Chère lectrice, cher lecteur, ceci est le 400 ème post publié sur Périscope. Inutile de souhaiter bon anniversaire ; attendons le millième pour faire la fête.
En revanche, l’occasion est trop belle de parler chiffres, en ce jour où les chiffres font l’actualité de manière incessante et font même – hé oui! – les politiques publiques. Les chiffres font les politiques publiques! Ce n’est pas une boutade, c’est un fait avéré, que Michel Daerden confirme avec un panache flamboyant en commanditant un sondage sur l’opinion publique relative à la construction de l’autoroute « CHB ». Les opposants y voient une « manoeuvre » (de ce côté aussi, le terme est « manoeuvre » est employé).
Au-delà de tout aspect instrumental (manipulation d’un sondage à des fins électorales ou en guise de justification d’une politique entreprise), la nature même du sondage comme instrument de politique publique pose question.
Alain Desrosières a rédigé un ouvrage majeur sur la question (« The Politics of Large Numbers – a History of Statistical Reasoning » - 2002), où il déconstruit notamment l’idée selon laquelle les chiffres tombent du ciel, comme s’ils existaient de manière indépendante (et que le travail de statistique consistait à les « découvrir »). Ils sont plutôt élaborés selon une méthode particulière, qui cumule une série d’équivalences communément acceptées (mais forcément approximatives), dont la validité est fragile et temporaire. L’exercice du sondage produit les apparences de la réalité, et la statistique revêt les atours de la « force de chose constatée ».
Dans un article, Pierre Lascoumes et Patrick Le Galès mentionnent les travaux de Desrosières, et expliquent comment ce dernier a montré à quel point le cadre de référence statistique avait été imposé aux débats portant sur tout objet social, dès le XIX° siècle, après avoir servi de cadre de comparaison entre différents États-Nations. Les débats politiques portant sur tout enjeu de société ont, depuis lors et « naturellement » adopté le registre de la statistique, en ce compris dans le chef des plus fervents opposants au principe même de la statistique. Les détracteurs de la « loi par le nombre » se sont vu imposer d’utiliser également cet outil, ce langage particulier (celui des chiffres), sous peine de disparaître du débat public.
Plus d’informations :
Voir l’article de Pierre Lascoumes et Patrick Le Galès, intitulé « Introduction: Understanding Public Policy through its Instruments-From the Nature of Instruments to the Sociology of Public Policy Instrumentation » (pdf).
Dimanche dernier, le 4 mai 2008, a eu lieu une « vélorution » à Liège, c’est-à-dire une masse cycliste visant en l’espèce à délivrer un message politique clair : « Oui au tram! Non à l’autoroute!« . Comme l’explique très bien François Schreuer dans cette interview, le tram n’est pas l’apanage de la mobilité ni son avenir exclusif, mais participe de choix collectifs qu’il faut poser aujourd’hui sur la mobilité future. Et à cet égard, une certitude : ce n’est pas la liaison Cerexhe-Heuseux-Beaufays (CHB) qui va résoudre tous les problèmes de Liège.
Je voudrais par cet article clarifier les différents registres de discours qui encadrent les débats autour de cette autoroute controversée. C’est important, car enfermer la discussion dans un registre particulier conditionne la validité de la décision, qui sans cela serait discutable. Je distingue trois registres différents : l’un technique, le second juridique et le dernier, qui est authentiquement politique.
1. Un registre technique : il s’agit de « prouver », scientifiquement et techniquement, la pertinence d’un tronçon autoroutier supplémentaire (selon une analyse type coûts/bénéfices). Côté pile, il permettrait de finaliser un ring autour de Liège ainsi que de désengorger les voies rapides du centre, abondamment fréquentées, en partie en reliant l’Allemagne et l’autoroute du Luxembourg. Côté face, la construction d’une nouvelle route créerait un appel à voitures (comme le tunnel de Cointe qui est déjà engorgé après moins de dix ans) et modifierait les habitudes de déplacement ; enfin, cette liaison ne suffirait pas à parachever le ring.
2. Un registre juridique : ce registre de discours vise à établir la validité du projet en raison de sa conformité au droit. J.-P. Grafé, promoteur du projet, déclarait ainsi récemment que « le Conseil d’État et la Cour constitutionnelle belges, qui sont des juridictions habilitées à dire le droit, ont reconnu la parfaite légalité du plan de secteur autorisant la liaison CHB » (voir ici). Il s’agirait de dire que les études d’incidences ont été correctement réalisées, que la procédure a été respectée et que le montage juridique du projet tient la route. A nouveau, il ne fait nul doute qu’un combat juridique serait entrepris contre le permis CHB s’il devait être délivré, c’est-à-dire que sa légalité serait remise en cause. On annonce déjà des querelles autour d’avis juridiques de la Commission européenne…
3. Un registre authentiquement politique : quand bien même le projet d’autoroute CHB serait techniquement justifiable et juridiquement validé, sa réalisation en est-elle pour autant souhaitable? Bien entendu, les arguments techniques et juridiques participent au débat, mais il ne faut pas écarter le débat proprement politique. Cela consiste à poser la question de l’acceptabilité morale d’une autoroute au regard des défis écologiques, à prendre en considération le modèle de vie qui est proposé par la construction de CHB, de se poser la question de sa pertinence sociale. Il s’agit de voir également dans l’opposition à CHB le refus symptomatique de choix de mobilité posés sans autre forme d’interrogation que technique et juridique, et la réappropriation salutaire du débat politique par des collectifs citoyens.
Conclusions : ma conviction intime est que ce projet ne prendra pas corps. Il vacille, tremble sur ses bases et bredouille ses raisons d’être. Le Ministre Antoine défend le projet à voix basse. S’il devait être réalisé, ce tronçon créerait de toutes pièces un martyr à la cause anti-autoroute. Trop souvent, les tenants de CHB et les hommes politiques qui promeuvent cette autoroute ont retranché le débat derrière un discours technique et juridique. Ils sont aujourd’hui confrontés à une opposition citoyenne aussi ferme qu’inattendue et qui met ses promoteurs d’autant plus mal à l’aise que c’est un élément relativement neuf dans le débat public. À mon sens, ils devront apprendre à en tenir compte!
Article dans Le Soir.











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