La modestie désarmant la vanité – Jan van der Straet (Giovanni Stradanus), 1569, Musée du Louvre
Ce billet est à lire en forme de second avertissement méthodologique préalable au vif du sujet, dans la saga « l’écologie au quotidien ».
Quels que soient les choix individuels que l’on peut poser, il faut rester conscient à tout prix de la portée réduite de ceux-ci. Une réflexion pertinente et les conséquences pratiques qui en découlent, menées sur un plan individuel, ne pourront jamais métamorphoser la planète.
Dès lors, il est inconvenant de tirer quelque gloriole de nos propres choix ou d’en magnifier l’amplitude. Contradictoire avec l’objet même de cette série? Pas tellement : l’ambition est de partager, de confronter des expériences et – qui sait ? – de sensibiliser l’un(e) ou l’autre d’entre vous, chers lecteurs.
Il faut savoir que, selon des chiffres à vérifier, de 95 % à 99 % des déchets et pollutions sont commis en amont de la consommation finale par le consommateur lambda que nous sommes. Le vêtement que nous portons, avant de devenir un déchet, a nécessité de grandes quantités de fibres, de produits chimiques et d’eau avant d’arriver dans notre H&M favori. La viande dont nous nous empiffrons a converti en protéine des milliers de kilos de céréales, qu’il a fallu faire pousser, avec produits chimiques et eau, etc.
Que l’on parle d’agro-alimentaire, de production de masse, de composants rares (pour l’informatique, par exemple), de nombreuses conséquences écologiques et sociales sont produites de manière systémique en amont du processus de consommation, de l’extraction de ressources naturelles à la production en usine, au conditionnement et à la logistique.
Cela restreint considérablement toute velléité individuelle à influer sur le cours des choses, sur des mécaniques bien huilées. Faut-il dès lors renoncer? Non pas. Il faut agir en espérant qu’un nombre significatif d’actions individuelles finissent par peser leur poids dans le débat collectif. Il faut agir pour avoir la conscience tranquille. Surtout, il faut agir pour dénoncer.
Finalement, adopter des comportements écologiques au quotidien, actuellement, s’apparente à adopter des comportements de déviants (ce n’est pas péjoratif, c’est issu de ces théories populaires en sciences sociales). C’est entrer en résistance avec des systèmes sociaux bien ancrés, se placer en porte-à-faux avec des valeurs couramment véhiculées. Il faut en assumer les conséquences (pas toujours facile de se passer de voiture, par exemple) et espérer interpeller autrui, stimuler les sens critiques et porter le débat sur nos modes de vie sur la place publique.
En lien avec cette réflexion que je soumettais hier, voici un passage d’un livre que je suis en train de lire qui relaie une expérience menée par Alfred Sauvy, que je livre ici sans fard :
Alfred Sauvy raconte une expérience étonnante. Lorsque l’on demande aux gens : « quelle augmentation de vos revenus vous permettrait-elle de satisfaire vos besoins ? », ils répondent en moyenne : « une augmentation d’un tiers environ ». Mais lorsqu’on revient interroger les mêmes personnes dix ans plus tard, et que leur revenu a de fait augmenté d’un tiers, leur réponse reste inexorablement : « un tiers de plus ». Ce tiers de plus que l’on ne peut jamais atteindre, comme l’horizon qui fuit toujours devant soi (…).
Ceci est évidemment sujet à caution ; je ne suis en rien renseigné sur les méthodologies d’enquête mobilisées pour parvenir à ce résultat. Ce qui est intéressant, selon moi, c’est l’idée de relativité : quel que soit le revenu ou les désirs qu’une personne cherche à assouvir, c’est toujours dans une perspective comparée avec un conditionnel. Autrement dit, ce que l’on a ou ce que l’on désire avoir n’est jamais absolu : ces éléments sont à mettre en balance avec ce que l’on pourrait avoir et à ce que possèdent les autres.
Daniel COHEN, Nos Temps Modernes, Flammarion, 2000.
Brève reproduite via himself :
Ce 23 septembre 2008 : La Terre ne peut plus suivre la vitesse à laquelle nous consommons ses ressources.
En ce 23 septembre, nous avons déjà consommé toutes les ressources naturelles que la Terre aura produites entre le 1er janvier et le 31 décembre 2008, c’est ce que nous appelons l’Overshoot Day. Notre demande actuelle dépasse de 40% la capacité de la planète. Autrement dit, la Terre a besoin d’un an et quatre mois pour produire ce que nous consommons en un an. Ces chiffres proviennent du Global Footprint Network, un organisme de recherche qui mesure la quantité de ressources naturelles disponible et la part que nous en utilisons.
Cela me fait penser à une initiative à la fois semblable et exactement opposée, qui est, si ma mémoire est bonne, le Tax Freedom Day. Si par exemple, l’ensemble de vos revenus est taxé à 40 %, et bien le jour qui se situe à 40 % de l’année, entre le 1er janvier et le 31 décembre, est ce Tax Freedom Day (en Belgique, il se situe aux alentours du 10 juin). C’est-à-dire que, sur la base d’une année, vous arrêtez, à ladite date, de contribuer à l’impôt pour commencer à empocher les fruits de votre labeur ou de votre rente, c’est selon.
C’est amusant comme un même concept (le rapport relativisé sur une année, soit de l’impôt payé, soit de la consommation globale), peut accoucher de deux conceptions totalement différentes. À ma droite, le contribuable égoïste et revanchard qui rouspète contre les finances publiques, la mauvaise gestion de son argent et le délitement de l’État-gendarme. À ma gauche, l’altermondialiste révolté ou le bobo larmoyant, l’un vivant en deça du seuil de l’empreinte planétaire (et ce n’est pas facile!), l’autre vivant largement au-dessus…



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